Une autre vérité — épisode 1

C'est l'horreur. Il est 10 heures et, comme tous les lundi matin, on fait un débriefing. On ne sait pas ce qu'on a à débriefer, mais on le fait.

William est comme à son habitude heureux d'être là. Il sourit, il glousse. Il a tout simplement l'air idiot. Un peu comme cette réunion en fait. Qu'est-ce qu'on a fait la semaine dernière, qu'est-ce qu'on compte faire cette semaine, pourquoi on n'a pas fait tout ce qu'on devait faire, comment on compte y remédier, j'en passe et des meilleures. On se branle la nouille, littéralement. J'en ai marre. Les gens en ont marre mais personne ne le dit. Le boss est tellement certain que tout cela sert à quelque chose qu'il ne se rend pas compte de la bêtise du tableau.

Dix personnes dans une même salle en train de faire des plans sur la comète au lieu de se rendre à l'évidence : depuis que les employés ne sont que des « ressources », le travail n'est qu'un moyen de payer ses factures. Le reste, tout le monde s'en fout. On ne travaille pas parce qu'on croit en ce qu'on fait, c'est fini ce temps là. On travaille pour se payer un toit et une place dans la société.

Travailler plus pour gagner plus qu'il disait. Bah tiens. Je travaille plus, je gagne plus d'argent, et je perds un peu plus de moi-même tous les jours. Comme si gagner plus aurait pu changer quelque chose. Je gagne plus, j'achète de plus en plus, et plus j'achète, plus je dois gagner plus.

L'ironie du sort étant de travailler dans une entreprise de marketing dont le but est, justement, de faire en sorte que des personnes achètent les choses dont elles n'ont pas besoin.

Comme d'habitude, on a remis les plannings à jour, on a rallongé les deadlines, on a dit qu'on ferait mieux la prochaine fois, et on se donne rendez-vous lundi prochain. Bis repetita. Vous me direz, j'ai au moins la chance d'avoir un travail. Certes. Mais j'y ai sacrifié ce qui faisait de moi un être un humain : mon envie de vivre.

18 heures, il fait nuit noire. Je pars de la maison il fait nuit, je reviens il fait nuit. Je mange, je regarde les informations. Je m'apitoie sur le sort du monde et sur le mien. Je regarde une série et je vais me coucher. Je survis.

J'ai réussi à détester la période que je préférais lorsque que j'étais gamin : celle des crêpes le mercredi, des soirées au coin du feu et des longues heures à attendre le père noël.

Ça ne peut pas être ça la vie. Ça ne doit pas être ça.

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